Déjà parus aux Éditions La Mer Salée

La nouvelle controverse, pour sortir de l’impasse Yannick Roudaut, mai 2013

L’utopie, mode d’emploi Sandrine Roudaut, avril 2014

La métamorphose bretonne Hervé Sérieyx, Franck Delalande, octobre 2014

Marketing, les illusions perdues Florence Touzé, mars 2015

Et si on remontait dans l’arbre ? Tristan Lecomte, octobre 2015

Zéro pollution Yannick Roudaut, novembre 2016

Les Suspendu(e)s Sandrine Roudaut, novembre 2016

À mes filles, fées des fleurs

À mes premières sorcières bien-aimées, Évelyne, Frédérique, Mila, Laurence, Isabelle, Dédé…

À mes sœurs en écologie, Pascale, Isabelle, Anne, Anne-Sophie, Valérie, Nadezdha, Esra, Anne, Claire, Laura, Sandrine, Hélène, Dominique, Odile, Vandana, Gabriella, Christine, Karine, Hindou, Osprey, Claire, Lamya, Anne, Lois, Carol, Rosa, Rachel, Hildegarde…

À toutes les magiciennes du bitume.

L’auteure

Journaliste et auteure spécialisée dans les questions de nature et d’environnement depuis une vingtaine d’années, Pascale d’Erm consacre aujourd’hui ses recherches à l’influence des femmes dans l’émergence d’un nouveau monde, les liens entre la nature et la santé et l’articulation entre transformation individuelle et collective (l’écologie intérieure, ou écologie du cœur).

Ce livre fait la synthèse entre ses rencontres marquantes avec des femmes actrices du changement et ses propres expériences d’immersions dans la nature.

Pascale d’Erm a travaillé aux côtés de la Fondation Nicolas Hulot, de Yann Arthus Bertrand, de l’ex Cinquième (Gaïa), de France 3 Ouest ou Ushuaïa TV où elle a dirigé les enquêtes du magazine écologique « Passage au Vert ». Elle a aussi publié dans Santé Magazine ou Régal et collabore régulièrement à Psychologies Magazine.

Dans l’édition, Pascale a dirigé la collection « les Nouvelles Utopies » chez Ulmer (Vivre ensemble autrement, Vivre plus lentement, Se régénérer grâce à la nature), et publié chez Glénat (Maisons en bois, du rêve à la réalité, Devenir écocitoyen, Devenir une écomaman…). Elle s’intéresse aux questions d’innovation sociale et de transition écologique (Ils l’ont fait et ça marche, comment l’écologie change déjà la France, publié aux Petits Matins en 2014, Lab 2 de l’Institut des Futurs souhaitables…).

Introduction

DE LA NATURE SUBIE À LA NATURE ÉMANCIPATRICE

Ce livre dessine le premier tableau de famille des femmes engagées dans la préservation du vivant et l’écologie. Femmes d’hier et d’aujourd’hui, connues ou moins connues. J’ai voulu les relier et les contextualiser, sans dessiner de hiérarchie ni inventer des passages de relais imaginaires, mais en saluant la trace millénaire d’un « esprit de famille ». Un tableau où les sœurs, mais aussi les filles, les mères, et les grands-mères seraient fièrement campées devant l’objectif et non reléguées à l’arrière ou sur les côtés.

Les liens des femmes avec la nature n’ont rien d’exclusif ni d’inné, ils relèvent de l’histoire. Associées à la terre mère par le mythe de la Grande Déesse, identifiées à la matière et au corps, les femmes ont développé dans la nature une expérience particulière, locale, concrète, répondant à des besoins universels (nourrir, soigner, accompagner la vie et la mort). De cette expérience découlent des connaissances, des engagements mais aussi des messages d’interpellation.

Filles d’Ève, les femmes demeurèrent longtemps marquées du sceau de l’infamie. Dans les pays occidentaux, les autorités religieuses – c’est-à-dire la société tout entière – cultivèrent l’image d’un être imparfait, alternant entre la figure de l’animal privé de raison et celle de la petite fille à dresser. Condamnées à errer dans l’obscurité des passions et des instincts, interdites d’éducation, elles se dévouèrent à la maternité et à l’entretien de l’espace domestique et nourricier. La nature devint le seul espace où elles pouvaient étancher leur soif d’apprendre. Là, dans le secret des alcôves végétales – à défaut des arcanes universitaires –, les femmes continuèrent d’observer, perpétuellement en contact avec une nature qui germe, fleurit et meurt avant de revivre. Penchées sur leur potager ou leur herbularium (plantes médicinales), elles perfectionnèrent leur art de soigner, devinrent guérisseuses, sorcières, affinèrent leur intelligence et leur sensibilité au contact de la nature, défiant les dieux et les hommes parfois au péril de leur vie. Entre le xve et le xviie siècle, 50 000 à 100 000 sorcières perdront la vie en raison de cette intimité avec la nature et l’usage pourtant bienfaisant qu’elles en faisaient sur les hommes. À partir du xviiie et surtout au xixe, des femmes scientifiques naturalistes s’élancèrent à l’assaut de la nature « exotique » (Isabella Bird, Marianne North, Margareth Fountaine et bien d’autres), suivies par les grandes exploratrices du xxe siècle, comme Alexandra David-Néel, qui marcha sur le toit du monde déguisée en homme, ou Isabelle Eberhardt, qui parcourut les déserts. Et Marguerite Yourcenar fait son « Grand Tour » : « Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait le tour de sa prison ? », se demanda-t-elle. Pour ces aventurières, la nature est un tremplin vers la liberté.

Aujourd’hui, l’expérience des femmes dans et pour la nature se scelle sur des enjeux de justice sociale et écologique. Les « justicières de la Terre » ne sont plus d’accord avec la société éco-destructrice contemporaine et ses conséquences sur le vivant. Elles sont concernées, très concrètement et quotidiennement, par la pollution de l’eau qui abreuve, nettoie et irrigue les champs, par les pollutions de l’air que ne peuvent plus respirer leurs enfants et qui les tuent, par un sol qui ne nourrit plus ou mal… Face à ces défis, elles se heurtent à des intérêts économiques et financiers puissants au regard desquels la santé d’un enfant ne pèse pas bien lourd.

Quand les femmes engagées en faveur du vivant s’investissent, chacune dans leur contexte historique et socio-économique, elles représentent des forces d’espoir non seulement pour ce qu’elles font, mais pour ce qu’elles sont : des résistantes, des contestataires, des porteuses d’alternative au système dominant.

De cette mise en mouvement émane un puissant sentiment que je nomme « sororité écologique », un appel ressenti entre sœurs de cœur, désireuses de préserver la terre maison et la vie. Une solidarité active, par-delà nature et culture. Quelle est la portée de cette sororité des femmes en écologie ? Quelles solidarités particulières appelle-t-elle ?

Tel fut le point de départ de cette enquête, qui se transforma au fil des ans en un chemin personnel d’une grande richesse.

Après vingt ans d’expérience professionnelle sur les questions de nature et d’écologie, j’ai acquis une double conviction : c’est en tant que femmes qu’elles ont été cantonnées à la nature « domestique ». Et c’est en tant que femmes qu’elles contribuent aujourd’hui à réinventer des modèles en économie, en sciences ou en droit à partir de leur expérience dans et pour la nature.

Les liens entre les femmes et la nature sont passés d’une nature « subie » à une nature émancipatrice, jusqu’aux mouvements de justice écologique et sociale qu’elles portent aujourd’hui. Simone de Beauvoir l’a magistralement démontré dans Le Deuxième Sexe : il n’y a pas de « nature » féminine. La femme n’est pas Une, c’est une représentation évolutive dans le temps. En revanche, marginalisées des universités, tenues à l’écart des délibérations, du pouvoir économique et politique, elles portent forcément un autre récit.

Nous avons besoin de ce nouveau récit sur le monde dans lequel nous vivons, interdépendant et complexe, où les femmes peuvent valoriser pleinement leurs expériences, leurs potentialités, et faire valoir leurs droits. À condition de ne pas les enfermer dans la prison du genre, ni d’attendre d’elles qu’elles imitent les hommes, à condition aussi d’éviter le double piège de l’Éternel Féminin, douce et bienfaisante, ou de l’amazone héritière de Gaïa… Pour ne pas tomber de notre piédestal, n’y grimpons pas.

Entre l’approche d’un féminisme essentialiste qui tendrait à penser qu’il existe un lien immémorial et figé entre les femmes et la nature lié à leur « essence féminine » ou, à l’inverse, une pensée féministe qui refuse de penser le couple femmes/nature parce qu’il les réduirait à leurs fonctions maternelles ou reproductives, ce livre propose une troisième voie fondée sur l’expérience des femmes. Une expérience qui inclut le corps. Une expérience qui prend en compte l’histoire de leurs liens avec la nature et, même, qui en fait un facteur déterminant de leur évolution.

L’engagement écologique des femmes contribue à réinventer notre rapport à l’espace (interdépendances, coopérations), aux autres (care, bienveillance), au temps long (intergénérationnel, cyclique) et au féminin lui-même.

Un nouveau féminisme écologique émerge, dont les revendications vont au-delà de la seule défense des droits des femmes et visent au bien-être de tous. C’est un féminisme qui se fonde sur l’expérience, incarné et ancré dans des contextes pluriels ; un féminisme qui revendique l’altérité sans la fonder exclusivement sur la biologie mais plutôt sur l’histoire et la culture ; un féminisme qui assume son côté féminin sans en faire l’apanage des femmes ; un féminisme fondé sur la solidarité entre les femmes engagées, une communauté ouverte : la sororité écologique.

Dans le contexte de crises multifactorielles qui est le nôtre aujourd’hui, il me semble que ces nouvelles figures de rôles modèles, non pas dogmatiques et impérieuses, mais inspirantes et capables de convaincre par l’exemplarité, peuvent valoriser une valeur clé pour le xxie siècle : l’altérité.

Nous allons puiser dans d’autres sagesses, boire à d’autres imaginations, nous abreuver d’autres idées, expérimenter d’autres pratiques.

La fluidité plutôt que le cadre, les marges plutôt que le pouvoir central, la force horizontale plutôt que le faisceau vertical, l’équilibre en mouvement plutôt que la fixité, puis la coagulation des nouvelles idées.

LES FEMMES QUI RELIENT

Les femmes sont celles qui relient. Elles relient les deux extrémités des âges, terre et ciel, corps et âme. Elles tiennent les familles, tiennent ensemble les tissus du monde, cousent, rafistolent. Aujourd’hui, le patchwork se délite, nous avons besoin de ces couturières du monde de demain. Elles vont raviver les couleurs, ajouter de nouvelles pièces, audacieuses et bariolées, introduire de nouveaux motifs, de nouveaux symboles, agrandir la pièce pour qu’elle soit plus enveloppante. Elles vont coudre ensemble – on entend déjà leurs chants –, et ensuite elles danseront autour du tissu ravivé du monde. Elles nous auront retissés au vivant, aux plantes, aux océans, aux grandes falaises noires du Connemara.

Ces femmes qui cousent sont économistes, scientifiques, artistes, philosophes, activistes politiques, juristes.

Alors, quels liens unissent une Rosa Luxembourg penchée sur les myosotis de son jardin de prison, une Barbara Mac Clintock pénétrant en pensée une cellule eucaryote, une Janine Benyus penchée sur une peau de requin ou une Hildegarde de Bingen herborisant dans son carré de simples ? La curiosité pour le vivant, un regard autre sur les choses, un besoin de se différencier, de résister à la pensée dominante, une empathie, un changement de point de vue sur la nature comme étant non plus inférieure à nous mais complémentaire et autour de nous.

Avant d’achever cette introduction, il me faut encore préciser deux éléments. Vivre en pleine nature, pour une femme, ne fait pas d’elle un être bienveillant et respectueux de tous les autres êtres vivants, mais notre analyse ne se situe pas dans le champ psychologique ou interpersonnel. Faut-il le rappeler aussi, la nature n’est pas « bonne en soi ». Elle fait de nombreuses victimes chaque année. Et, en déréglant les équilibres naturels, les hommes accélèrent encore davantage le rythme des catastrophes.

DE « FEMME = NATURE » À « FEMMES & NATURES »

Ce livre est l’histoire d’un divorce : les femmes quittent la nature qui leur est associée par essence, pour s’allier à la nature vivante, puissante et nourricière. Des nouvelles noces au pluriel, contextuelles et temporelles.

Honorant ce qui nous unit mais également ce qui nous rend diverses, la sororité écologique converge vers trois principes communs : l’interdépendance, le care/bienveillance et la défense des enjeux intergénérationnels.

Nous devrons d’abord inverser le regard dominant, hérité de la métaphysique occidentale, qui associe « la femme » à la nature au nom de son être (nature ontologique), association responsable du double assujettissement de la femme et de la nature. Nous pourrons ensuite découvrir la pluralité des expériences de nos sœurs en écologie, d’hier et d’aujourd’hui, dans les domaines philosophiques, scientifiques, économiques, artistiques ou politiques (le tableau de famille). Enfin, dans une partie conclusive, nous rassemblerons ces nouveaux visages de la sororité écologique pour reconstituer un féminin dans l’unité. Unité de soi et avec le vivant, reliant polarités féminines et masculines. Ce chemin nous mènera sur la voie d’une complicité retrouvée avec la nature âme sœur, qui peut nous révéler à nous-mêmes.

Prologue

« On t’a appris à avoir peur de l’abîme, de l’infini qui t’est pourtant plus familier qu’à l’homme. Ne va pas près de l’abîme ! Si on allait découvrir ta force ! Si elle allait, soudain, jouir, profiter de son immensité ! Si elle faisait le saut ! Et ne tombait pas comme une pierre, mais comme un oiseau. Si elle se découvrait nageuse d’illimité ! »

Hélène Cixous, Entre l’écriture.

Lorsque l’on effectue une recherche croisée sur le thème « femme + nature » ou « femme + écologie » dans l’Encyclopédie Universalis, on tombe d’emblée sur l’item « Procréation », en référence à la pensée antique qui associait la femme à la fertilité de la terre. Le second item proposé par l’Encyclopédie est : « Rousseau ». Or, pour le philosophe aussi, la femme est naturellement affectée à la reproduction. Retour à la case procréation. N’y a-t-il donc eu aucune femme ayant réfléchi aux questions de nature et d’écologie dans l’histoire digne d’être citée ? Pourquoi pas Rachel Carson, à l’origine de l’émergence de la conscience écologique aux États-Unis ? Ou Janine M. Benyus, théoricienne du biomimétisme ? Ou Vandana Shiva, figure de l’écoféminisme contemporain, ou encore Anita Conti, première femme océanographe ? Le troisième item trouvé étant « Mycose », je cessai là mes recherches. Consternée.

Mais j’ai pris véritablement conscience de l’absence des femmes dans la pensée écologique lorsque, dans le cadre d’une recherche sur les grandes figures de l’écologie, je ne trouvai que des Thoreau, Rousseau, Spinoza, Léopold… Depuis le remarquable travail de Michelle Perrot et Georges Duby, partis à la recherche des femmes dans les chapitres oubliés de l’histoire du Moyen Âge à nos jours1, nous savons que les femmes sont absentes de l’Histoire, notamment parce qu’elles ont peu écrit. De même, les femmes ayant écrit sur la nature sont peu nombreuses, à l’exception notable de quelques-unes, comme l’abbesse médiévale Hildegarde de Bingen, l’auteur Virginia Woolf ou la philosophe Catherine Larrère2. Elles sont plus nombreuses dans les milieux universitaires anglo-saxons (Susan Griffin, Karen Warren, Carolyn Merchant, Val Plumwood, Jon Tronto, etc.). Malheureusement, leurs livres sont peu traduits en français. Je lus donc en premier lieu ces prolifiques auteurs masculins pour nourrir mes recherches sur la pensée écologique…

Voici par exemple la définition d’un écologiste, proposée par Aldo Leopold, brillant philosophe environnementaliste : « Un écologiste est quelqu’un qui a conscience, humblement, qu’à chaque coup de cognée il inscrit sa signature sur la face de sa terre. »3 Une définition tout en force – ceux qui ont déjà tenté de couper une bûche en son milieu, en s’y écrasant de tout leur poids, ne me contrediront pas –, marquée par l’instinct de propriété (« sa terre »). Qu’il est difficile de s’extraire de dix mille ans de domination sur la nature, même pour un libre-penseur comme Leopold, lorsque religion, philosophie, métaphysique, droit et littérature conjuguent leurs efforts pour accréditer l’idée qu’entre le chaos informe et sauvage de la nature et l’ordre juste et bon de la pensée de l’Homme, l’être humain ne peut que choisir la seconde ! Certes, l’ode à l’action est une voie à laquelle je ne peux que souscrire, et l’écologiste-forestier est la figure tutélaire de tous ceux qui retournent à la terre confronter leurs idées à la nature réelle, mais enfin, pour revenir à notre interrogation de départ, combien de femmes peuvent s’identifier à cette définition ? Honnêtement, très peu.

De ces premières recherches, il fut aisé de déduire que les femmes étaient absentes de la pensée sur la nature – comme de la pensée tout court, d’ailleurs – et que cette pensée était donc encore façonnée et structurée par des hommes. Or, pour accompagner la transition vers un autre monde plus solidaire, plus respectueux de la Terre et des hommes, nous avons besoin d’autres expériences pensées.

Alors je fis miennes ces paroles de Simone de Beauvoir, devenue féministe sur le tard, parlant des femmes : « Pour elles, plus que pour les hommes, il existe des enjeux, des victoires, des défaites. Elles m’intéressent ; et j’aime mieux, à travers elles, avoir sur le monde une prise limitée mais solide, que de flotter dans l’universel. »

Je me mis en quête de mes sœurs en écologie, celles d’hier et celles d’aujourd’hui. Et je les découvris ! Actives dans tous les champs de la connaissance, capables de porter des idées pouvant révolutionner les représentations de la société. Ellen Swallow Richards (1842-1911), première femme admise au MIT (Massachusetts institute of technology), a théorisé l’« œcology », définie comme une « science de la qualité environnementale » prenant en considération les effets de l’industrialisation sur la santé, l’air, l’eau ou la nutrition, mais qui la connaît ? Certes un peu plus connue, c’est bien une femme, la biologiste Rachel Carson (1907-1964), qui a suscité le réveil de la conscience écologique américaine avec son implacable dénonciation des effets des phytosanitaires sur la santé humaine (Silent Spring, 1962). C’est encore une femme, Gro Harlem Brundtland, qui a coordonné le fameux rapport « Our Common Future » (1987), qui posa les bases d’un développement durable soucieux des générations futures. Il y a aussi Janine Benyus, théoricienne du biomimétisme, en passe de révolutionner l’économie et l’industrie, ou Lynn Margulis, microbiologiste, coauteure de « l’Hypothèse Gaïa », qui démontre pour la première fois que la Terre est un organisme vivant capable de s’autoréguler, et encore Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie pour son travail fondateur sur la gouvernance des biens communs, à l’origine d’un regard radicalement nouveau sur la gestion des ressources naturelles, sans oublier la scientifique indienne Vandana Shiva, figure internationale de l’écoféminisme, qui n’hésite pas à s’opposer aux plus grandes multinationales pour défendre la liberté des semences, ou encore Carol Gilligan, la théoricienne du care, une nouvelle éthique favorisant l’interdépendance et les relations humaines, et tant d’autres encore !

Pourquoi toutes ces figures n’avaient-elles pas droit de cité dans la recherche femmes/nature/écologie des encyclopédistes contemporains ? Pourquoi étaient-elles si peu connues du grand public ? Et surtout, ces femmes, et toutes les autres, anonymes, que je rencontrai par la suite, avaient-elles quelque chose de particulier à apporter à la connaissance du monde vivant et à sa compréhension profonde ? Quelle prise de conscience avait-il fallu pour qu’elles choisissent d’apporter un nouveau regard sur la science, l’économie, la santé ? Ont-elles ré-enchanté le monde avec leur émerveillement ? Et quelles pistes nous indiquent-elles pour l’avenir ?

Pour le savoir, je partis à leur recherche, dans le monde réel.

Mais mon désarroi grandit lorsque je découvris que, même lorsqu’elles créaient de merveilleux jardins thérapeutiques dans les hôpitaux parisiens pour soigner l’autisme, qu’elles accompagnaient des personnes en souffrance nager avec des dauphins, réfléchissaient à d’autres économies ou d’autres approches du vivant, elles étaient encore considérées, à demi-mot, comme… des sorcières !

J’eus moi-même d’abord des doutes. En 2007, Psychologies magazine m’envoya couvrir un stage d’« écopsychologie4 » dans les Ardennes belges. Mais qui était cette jeune animatrice aux cheveux flamboyants qui nous demandait d’enlacer les arbres ou de ressentir les « portails énergétiques » des forêts ? N’était-elle pas un peu… sorcière ? Et cette autre, qui dormait à même la terre dans une hutte de hobbit au fin fond du Finistère, ne l’était-elle pas un peu aussi ? Qui étaient-elles donc, ces femmes occupées à soigner ou à veiller sur les autres grâce à et avec la nature, sachant faire de la nature un tiers soignant ? Et qu’avait-on peur qu’elles révélassent ? De quelles antiques fascinations les femmes complices de la nature étaient-elles encore l’objet ?

Ce fut le vrai début de mon enquête. Une enquête qui me mena de découvertes en chausse-trappes, d’aventures en révélations. Grâce à mes premières lectures, je découvris que l’histoire des liens entre les femmes et la nature était encore marquée par le mythe de la Grande Déesse, associant le corps des femmes et ses fonctions de reproduction à la nature féconde. Cette vision était présente dans l’imaginaire féminin, mais était-elle vraiment valorisante pour les femmes contemporaines, pour toutes les femmes ? Poursuivant mes recherches j’allais chercher du côté des féministes mais, chez elles, je trouvai plutôt une négation des deux : le corps des femmes et la nature. Alors, pour ne pas retomber dans le piège d’un « Éternel Féminin », qu’il soit adulé ou rejeté, je me tournais vers d’autres pensées, m’abreuvais à d’autres sources.

Désirant comprendre de l’intérieur l’histoire des liens entre les femmes et la nature, j’allais devoir quitter la matière âpre, froide et rugueuse de « l’environnement » que je traitais en tant que journaliste, pour m’ouvrir à la grande leçon du vivant, inventive, tiède, et intense. Il me fallait apprendre à « penser avec la terre » (Carol Bigwood). « Le parcours féminin contemporain dans la nature a valeur de rite : il implique la levée du masque et l’anéantissement de l’identité d’emprunt avant la renaissance au contact de l’être sauvage, la remontée en surface5. » Le mot nature ne vient-il pas du latin « nascor », naître ?

Avril 2007, Ardennes belges

Minuit. Je suis perdue dans le labyrinthe des petites routes escarpées sillonnant la profonde forêt ardennaise, où Psychologies magazine m’a envoyée faire un reportage sur l’écopsychologie, une discipline qui vise notamment à se relier à la nature pour se reconnecter à sa « nature intérieure ». L’obscurité m’enveloppe dans un satin de soie noire. C’est doux et effrayant. Envie de me précipiter hors du véhicule pour m’engouffrer dans ce petit sentier que je devine entre les arbres centenaires. Je me sens profondément attirée par le chaos mousseux des troncs et des rochers, dont les effluves me caressent le nez. Et ces petits scintillements de la lune entre les épines des pins, ne seraient-ce pas… des lucioles ? Je pourrais faire quelques pas, mais la peur m’empêche de suivre cette impulsion. En me perdant cette nuit-là, j’entre d’emblée dans la démarche de l’écopsychologie puisque, au fond, il ne s’agit que de cela : se confronter à la peur de la nature (de sa nature) pour mieux la dépasser, établir avec les éléments naturels de nouvelles connexions émotionnelles, poétiques, intérieures. La nature serait un révélateur de nos vrais désirs, mais aussi de nos rêves, de notre mystère, de nos savoirs intuitifs. Un activateur de potentialités, d’engagements, de choix personnels puissants, au plus près de ce que nous sommes. Et si c’était vrai ?

En progressant dans mon enquête, je découvris les autres, les femmes d’ailleurs, les femmes des villes et des officines parlementaires, des bureaux et des entreprises qui portent des nouveaux droits et des nouvelles économies pour repenser notre responsabilité et notre place d’humains sur la Terre. Lanceuses d’alertes, chantres de nouvelles justices participatives, théoriciennes de nouvelles économies, de nouvelles formes culturelles, elles quittent les « marges » pour investir Tribunaux citoyens, Cours de justice et places publiques, se confrontant à l’inertie du pouvoir comme aux puissants lobbies du système capitaliste. La peur semblait les avoir désertées. Il y avait ces femmes kenyanes du Green Belt Movement, guidées par Wangari Maathai, qui replantent des arbres dans les sols secs d’Afrique, celles de Seveso, obligées d’avorter après la première catastrophe chimique européenne en 1976, ou encore ces paysannes indiennes du mouvement Chipko, qui entourèrent les arbres de leurs bras pour faire obstacle aux compagnies forestières ; celles qui tentent de préserver ce qui n’est ni visible ni vraiment connu, et pourtant déjà quasiment détruit, comme les fonds océaniques. Je les suivis dans les couloirs des ministères, les cafés parisiens, les campagnes, jusqu’au fond des océans, observais comment elles réclament le droit à vivre dans un environnement sain, nouent d’affectueuses complicités avec des dauphins ambassadeurs ; comment elles prennent soin des plus jeunes et des plus vieux, prônent le care dans les comportements, privés ou économiques ; comment elles tentent d’attiser le feu et d’éteindre la volonté de puissance.

Ce livre est un dialogue. Un dialogue entre elles et nous, sœurs du passé et sœurs du présent. Je vous rejoins, chères sœurs. Vous qui avez malaxé cette matière terreuse, qui vous êtes confrontées aux grands gorilles dans la brume, aux vagues démontées, au grand vent du savoir qui ne soufflait plus que dans LEUR direction, vous qui souffrez devant des sols secs, des nuages noirs de pollution au-dessus de vos têtes, vous qui avez souri en plantant des jardins dans les prisons, les hôpitaux… Seul compte ce sentiment de solidarité entre femmes qui ressentent le besoin de préserver la vie, la sororité écologique, qui rejoint cette étrange sensation d’appartenance au vivant, empreinte d’amour et de mystère, que je ressentis un jour par surprise après avoir gravi le mont Sinaï en Égypte.

Ce livre est un chemin, commencé comme journaliste et poursuivi que femme sœur. Un livre identité. Je suis prête, en tant que femme et en tant qu’auteure, à assumer leur message et à le porter. S’il s’agit de prendre soin, de préserver la beauté, de valoriser la tendresse et l’amour, je le dirais sans mièvrerie, mais je le dirais. S’il s’agit de faire preuve d’une inflexible fermeté, d’agir, de trancher, d’exclure et de s’engager, je le dirais aussi. Et pendant que nous raconterons cette histoire, ou que nous la lirons, elles seront autour de nous, précieuses accompagnatrices. Je tisserai leurs histoires comme un patchwork vivant aux mille nuances de vert tendre, de bleu profond et de bruns ; un patchwork aux mille regards, plongés dans les nôtres, un patchwork ancré dans la terre, métissé, bariolé, joyeux et résistant, léger mais qui tient chaud.

La nature du Queyras et les esprits des bois et des hautes montagnes m’accompagnent. En marchant sur les sentiers abrupts et escarpés, au début de l’été, l’air de la montagne commença à ébouriffer mes idées. Je pris quelques courants ascendants l’esprit branché sur la beauté des ciels duveteux, captai la force et la joie des rivières cristallines dévalant les cascades. Bonheurs du corps qui s’affranchit de la pesanteur pour contempler, las et heureux, le vide devant lui. Gratitude envers la centaine de fleurs multicolores qui parent les prairies et les éboulis rocheux. Débuts de l’écriture, Sud de la France. Lors d’un bain dans une eau bleu roi, radicalement froide, sous un mistral violent, l’eau de mer fait office d’adjuvant entre les idées et mon cahier. L’écriture suinte de mon corps. Les notes deviennent des phrases, les phrases se relient en textes. J’entame mon dialogue imaginaire avec mes sœurs en écologie. « Prends le vent, prends l’écriture, fais corps avec la lettre. Vis ! », enjoint Hélène Cixous dans Entre l’écriture6.

Le livre prit corps dans la mer salvatrice. Écrire, nager, nager, écrire.

C’est cette histoire qu’il me fallait à présent raconter.