Dédicace





À ma mère,femme courageuse qui, toute seule,
a fait face aux moments difficiles de la guerre,
élevant et sauvant tous ses enfants.

À toutes les femmes émigrantes
qui, avec leur sacrifice silencieux,
ont
gardé et transmis
le patrimoine culturel, le respect et l’amour
de leur très cher pays lointain.


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Aucun doute. Arrivée d’Italie en 1955, sœur Angèle est devenue une vraie Québécoise. On la sent chez elle chez nous. Je parierais qu’elle considère sa Vénétie natale et son Québec d’adoption comme deux grands amours.

Ce qui me frappe d’abord en elle, c’est son sourire lumineux, éclatant. C’est sa joie de vivre. Deux dons de la nature, sans doute, mais aussi de Dieu. Ce sourire de sœur Angèle, sa joie de vivre nous tournent du côté du bonheur. On a du mal à imaginer cette femme en train de pleurer. Et pourtant, elle sait certainement pleurer, elle qui, durant son enfance, a connu la guerre et la persécution nazie, elle qui a vécu sous les bombardements.

Elle a néanmoins poursuivi sa route. Elle a traversé l’épreuve. Son Dieu y a été pour beaucoup.

Ses prières à la Madonna del Covolo l’ont aidée. La présence de Dieu dans sa vie explique le choix qu’elle a fait, à 19 ans, de devenir religieuse chez les Sœurs de l’Institut Notre-Dame du Bon-Conseil de Montréal : une communauté « qui regroupe des femmes attirées par le goût de Dieu et de la justice ». Ginetta Pizzardo est alors devenue sœur Angèle.

Elle a acquis de grandes compétences en art culinaire. Durant plusieurs années, elle a travaillé à l’Institut du Tourisme et de l’Hôtellerie de Montréal. Les portes de la télévision lui ont été largement ouvertes. On a fait d’elle une star. En tant que représentante du gouvernement, elle a fait connaître la cuisine québécoise un peu partout dans le monde.

Durant ces années de grand travail et d’immense popularité, sœur Angèle n’a jamais caché son statut de religieuse. Elle ne s’en est pas vantée non plus. Être religieuse fait partie de sa vie. Ce n’est pas pour elle un vêtement qu’elle porterait ou enlèverait selon les circonstances. C’est une flamme inscrite en elle. C’est un trésor qu’elle porte au fond de son cœur et qui donne un sens à sa vie.

Sœur Angèle n’a jamais caché la foi qui l’anime mais elle sait aussi disserter longuement sur sa foi, témoigner de sa joie de vivre. Et il m’a toujours semblé que, pour elle, cuisiner c’était se mettre au service des autres. Ce qui est très évangélique. Se pourrait-il que sœur Angèle soit un prototype de la religieuse d’aujourd’hui ? Chose certaine, on ne voit pas très bien ce qu’on peut reprocher à la vie religieuse quand on constate ce que cette vie religieuse a fait d’elle.

Digne représentante d’Italie, digne représentante du Québec et digne représentante de la vie religieuse contemporaine. Sœur Angèle est tout cela. Je suis heureux d’avoir été invité à préfacer un ouvrage qui nous la fera encore mieux connaître.

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Cardinal Jean-Claude Turcotte
Archevêque de Montréal

LE SOURIRE DE SŒUR ANGÈLE

Ma rencontre avec Sœur Angèle

Un jour, dans le temps des festivités entourant Noël, j’assistais à une présentation de vins mousseux. Une jeune fille, du moins je le croyais, chantait O sole mio tout en préparant de délicieuses tartines. Je lui ai demandé des renseignements sur le vin présenté et elle m’a répondu en souriant : « Madame, il est très bon, il vient d’Italie, c’est du Prosecco. ».

Dès qu’elle prononça le mot Prosecco, j’ai deviné, à son accent, qu’elle devait être de la Vénétie et je le lui ai demandé.

Bah oui... je viens de la région de Venise, pourquoi ?

Parce que moi aussi. Je viens de Venise.

Ce fut notre première rencontre et plusieurs autres s’ensuivirent.

Son sourire plein de soleil m’avait conquise. Je me sentais seule. Et l’avoir rencontrée juste durant le temps de Noël m’apparut comme un cadeau du ciel. Il me semblait avoir retrouvé une partie de moi-même, celle qui était restée dans ma Venise lointaine.

Nous nous sommes liées d’amitié. Nous avons passé bon nombre d’heures à nous raconter nos vies et elle, à me soutenir avec patience et bonne humeur et surtout avec sa profonde confiance dans la divine Providence, foi qui me manquait.

Les souvenirs du pays que nous avions toutes deux quitté par la volonté du destin, par un drôle de hasard, se rencontraient. Les siens étaient à peu près les miens.

Depuis longtemps, je voulais écrire l’histoire d’une femme émigrante car tous les écrits d’émigration ont comme personnage principal l’émigrant homme et moi, je voulais surtout faire connaître les difficultés et le vécu des femmes en émigration car à la femme on demande beaucoup plus de courage et de foi pour pouvoir en donner à son homme et à ses enfants. Et voilà qu’avec sœur Angèle, j’ai trouvé l’histoire d’une femme qui, bien que religieuse, pouvait représenter toutes les femmes émigrantes. En effet, si les détails de chaque histoire diffèrent, le leitmotiv était et est toujours le même : une longue marche vers un avenir meilleur à la recherche d’un pays accueillant avec dans le cœur la nostalgie d’un pays perdu peut-être à jamais

De plus, son histoire est l’histoire d’une femme de la Vénétie et à l’approche du 150e anniversaire de l’Italie unie, le gouverneur de la Vénétie me demandait de rédiger un dossier sur l’émigration des habitants de la Vénétie à Montréal.

Ainsi est née cette biographie qui, comme l’a si bien souligné monsieur Daniel Stival, en présentant le livre le 7 octobre 2011 à Venise, se lit comme un roman qui n’est cependant pas le fruit de l’imagination. Il s’agit de l’histoire vraie d’une vraie femme qui n’abandonne jamais devant ses difficultés, même si parfois elle semble accepter en silence son destin sans se plaindre des injustices et mesquineries humaines.

Une histoire qui, avec le fil des souvenirs, brode la toile de la vie de sœur Angèle depuis sa naissance à aujourd’hui : les terribles moments de la guerre vécus durant son enfance, le difficile chemin de l’émigration et à la fin le triomphe de son intégration dans son pays d’adoption. Au bout de nombreux sacrifices, en proie au découragement, elle est arrivée à conquérir, avec ses seules forces et sa foi en Dieu, ce grand pays qu’est le Canada.

Concetta Voltolina

N.B. Tous les événements et les personnages sont réels, sauf pour certains noms qui, avec le temps ont été oubliés.

PREMIÈRE PARTIE

L’Italie Parfum de sous-bois et pluie de bombes

Chapitre 1

La mort du grand-père Agostino

Autrefois, les Gustin, c’est ainsi qu’on appelait la famille Rizzardo d’Agostino, étaient de riches propriétaires terriens qui vivaient aisément à Cavaso del Tomba, un joli petit village de la région de Trévise au pied des montagnes préalpines. Ils possédaient des terres et des maisons dans presque toute la vallée et leurs vignobles s’étendaient jusqu’aux flancs du Mont Tomba. Le vin qu’ils produisaient, le fameux Prosecco, était connu dans toute la région

Au village, après la tourmente tragique de la guerre de 1914-1918, on vivait paisiblement et sereinement grâce au dur labeur quotidien des champs.

Le vieil Agostino qui s’était battu contre l’ennemi sur les côtes rocheuses du Mont Grappa pour libérer l’Italie et protéger ses terres du danger d’une invasion autrichienne en prenait maintenant le plus grand soin. Il les cultivait, les chérissait comme des créatures nées de son propre sang et les faisait fructifier avec l’aide de plusieurs villageois qui travaillaient pour lui et de sa femme bien-aimée, sa plus précieuse collaboratrice. Comme il se plaisait souvent à le dire, il était le chef et son épouse, douce compagne de toute une vie, avait été comme le cou qui soutient la tête sur le corps humain : sans lui, la tête ne peut ni agir, ni fonctionner. Son bras droit était Angelo, le fils aîné et son bras gauche, sa fille, la benjamine de la famille. Un jour, tous ses biens reviendraient de droit à Angelo et sa belle petite famille.

En effet, à cause d’une maladie incurable dont souffrait la femme d’Agostino, sa belle-fille Enrichetta, surnommée Richetta, avait pris en main la maison et son mari Angelo dirigeait maintenant l’entreprise agricole familiale connue comme le domaine des Gustin.

Le vieil Agostino pouvait ainsi vivre tranquillement sachant que le fruit d’une vie entière de travail se perpétuerait avec son nom. Sa famille cultiverait avec amour non seulement ses terres, mais aussi son souvenir, celui d’un homme honnête, intègre, bien qu’un peu austère et bourru. Son fils Angelo était de plus en plus engagé dans la gestion du travail agricole, sa fille avait épousé le propriétaire de la ferme avoisinante, et Richetta avait pris la place de sa belle-mère au sein de l’entreprise en assumant la direction de la maison. C’était une belle femme, forte et courageuse, mais surtout capable de créer autour d’elle toute une atmosphère de confiance et d’espoir. Une grande foi en la Providence, son soutien en toutes circonstances, avaient été sans doute sa plus belle dot qui avait enrichi, comme c’était la coutume à l’époque, son maigre trousseau de mariage. Mais son charisme était tel qu’elle était aimée et appréciée de tous ses parents et amis.

Agostino avait beaucoup d’estime pour sa belle-fille et, sans le vouloir, il suscitait par ses éloges la jalousie de sa propre fille Carmela qui voyait en elle une rivale. Richetta, de son côté, répondait toujours en souriant, d’une voix calme et sereine. Orpheline de père dès l’âge de 11 ans, elle avait commencé à travailler très tôt pour aider sa mère qui vivait dans des conditions économiques difficiles. Elle avait trouvé un emploi auprès d’une famille d’aubergistes qui l’exploitait en lui donnant un salaire misérable. Malgré cela, elle ne s’était jamais plainte; bien au contraire, elle remerciait le Bon Dieu pour tout ce qu’elle avait et le travail qu’on voulait bien lui donner.

Angelo l’avait rencontrée lors d’une fête à la paroisse. Il avait été profondément touché par la bonté et la beauté intérieure que l’on devinait en cette femme aux yeux souriants, jamais ternis par aucune ombre de rancune ou de colère. Il avait décidé sur le champ que c’était bien elle la femme qu’il cherchait, celle qui lui offrirait le réconfort, l’amour et le courage pour poursuivre ensemble le chemin de toute une vie.

De leur union étaient nés six enfants, tous beaux, joufflus et en pleine santé. Une ribambelle de gamins aux cheveux de jais, tellement noirs que lorsque tous ensemble ils couraient dans les champs, en riant et en gazouillant.On aurait dit un vol d’hirondelles. Le grand-père Agostino était aux anges quand le soir, en rentrant chez lui, il les voyait venir à sa rencontre en courant. Il remerciait le Seigneur qui lui permettait de vivre sereinement ses vieux jours, entouré de l’amour de cette belle famille, bien que la maladie de sa femme le tourmentait toujours comme une épine dans le cœur. Heureusement, au fil du temps, cette douleur lui était devenue supportable grâce au dévouement de sa belle-fille qui prenait soin de son épouse quotidiennement. Chaque matin, il pouvait ainsi aller tranquillement inspecter ses champs et ses vignobles. Plus tard dans la journée, il se promenait, le fusil de chasse à l’épaule, suivi de ses deux chiens fidèles, tirant de temps en temps sur un lapin sauvage ou un lièvre. Ensuite, au coucher du soleil, il faisait à nouveau la tournée des vignobles pour vérifier le travail exécuté pendant la journée, puis il en discutait avec son fils, après le souper.

Rien ne semblait alors devoir troubler les jours de ce gentilhomme de campagne, malgré les derniers événements politiques qui commençaient à perturber la paix et la tranquillité du village. Quant à lui, il avait déclaré sa neutralité et ne voulait participer d’aucune façon à la vie politique du pays. Il avait déjà rempli ses devoirs envers la patrie en combattant aux côtés des troupes alpines sur les crêtes rocheuses du Mont Grappa. Maintenant, alors que son âge avançait, non seulement il était propriétaire de ses terres et vivait de son travail, mais il donnait de l’ouvrage à d’autres tout en étant en bons termes avec ses voisins.

Il pouvait aussi compter sur l’amitié du comte Balbi, un noble vénitien qui avait trouvé refuge dans sa villa palladienne pour échapper aux rafles des fascistes qui infestaient désormais toute la ville de Venise. Souvent le comte l’invitait à souper chez lui avec d’autres voisins.

Les soirées se déroulaient dans la tranquillité, tous les convives écoutaient respectueusement les conseils d’Agostino qui suscitait parfois, à son insu, la jalousie de certains, s’exposant aux critiques de ceux qui le décrivaient comme un « grand parleur bourru » et voyaient avec scepticisme le comte suivre à la lettre tous ses conseils pourtant judicieux. Au village, on commençait d’ailleurs à répandre une foule de médisances venimeuses à son égard, insinuant divers intérêts de nature politique.

Le vieux n’a jamais voulu rejoindre les rangs du mouvement fasciste..., murmurait-on.

Et oui !, commentaient d’autres, comme tout riche propriétaire qui se respecte, Gustin a trouvé pour son fils une échappatoire afin d’éviter qu’il ne soit enrôlé dans les Chemises noires, en l’envoyant faire son service militaire en Éthiopie dans l’armée régulière italienne pour qu’il n’ait pas à adhérer au mouvement fasciste.

Depuis que Mussolini s’était emparé du pouvoir dans le gouvernement italien, Agostino, qui à son époque avait combattu avec l’armée du duc d’Aoste, s’était renfermé sur lui-même, ne pensant qu’à sa famille et à ses terres. Il avait accepté à contrecœur que ses petits-enfants portent l’uniforme des Fils de la louve afin de pouvoir aller à l’école… lorsqu’il les voyait « déguisés de la sorte » – comme il le disait à voix basse – il détournait le regard. Fort heureusement, il partait tôt le matin à la campagne et ne rentrait chez lui que lorsque les enfants, au retour de l’école, couraient à sa rencontre après avoir quitté leur uniforme.

Mais les commérages et la médisance augmentaient de jour en jour et bientôt le vent froid de la calomnie déclencherait la terrible tempête qui allait bouleverser toute sa famille.

Les Chemises noires infestaient désormais le village entier. Par amour ou par force, presque tout le village était devenu fasciste. Quant à ceux qui ne voulaient pas s’inscrire de leur propre gré au parti, on ne manquait pas d’employer la manière forte pour les convaincre, en les frappant à la matraque jusqu’au sang ou bien en s’introduisant la nuit dans leurs maisons pour des missions punitives au cours desquelles les récalcitrants étaient gavés d’huile de ricin à l’aide d’un gros entonnoir enfoncé dans la gorge.

L’atmosphère de Cavaso, autrefois si sereine et joyeuse, était maintenant lourde de peur. Les Chemises noires arrivaient également des villages voisins, Possagno, Valdobbiadene et même Bassano et Vicenza; elles faisaient la loi et se pavanaient dans les rues du village, fanfaronnant dans le seul café du centre déserté par les tous ceux qui ne partageaient pas leurs idées. Même les notables du village s’étaient inscrits au parti, condition sine qua non pour pouvoir exercer une profession. Les employés de la mairie, des postes, ainsi que les enseignants, tous devaient être inscrits au parti, à l’exclusion des quelques paysans qui travaillaient pour les propriétaires terriens. Mais ces derniers devaient bientôt eux aussi obtempérer aux demandes des Chemises noires sous peine d’expropriation. Voilà pourquoi de nombreux propriétaires finirent non seulement par s’inscrire au parti, mais bon nombre d’entre eux allèrent grossir les rangs de la hiérarchie fasciste. Et c’est à ce moment-là aussi qu’apparut sur la place du village la Maison du fascisme.

Seul le vieil Agostino résistait, dur comme un roc. Il n’était pas de nature à plier comme un roseau au moindre souffle de vent. Il avait plutôt le tempérament d’un grand pin montagnard défiant pendant des siècles les vents glacés des tempêtes qui, finalement incapable de résister à la force dévastatrice, se casse et s’effondre.

Et tristement, il en fut ainsi.

Par une sombre nuit sans lune, de connivence avec les employés de la mairie, une bande de Chemises noires s’introduisit dans les bureaux du cadastre et, falsifiant les titres de propriété de la famille des Gustin, expropria leurs terres et les assigna à ceux qui, parmi les participants à cette expédition nocturne, souhaitaient les posséder. « Le vieux serait bien forcé ainsi à mettre de côté son orgueil, son entêtement et son arrogance. » C’est ce que murmuraient tous ces êtres subversifs illuminés qui s’en allaient la tête haute, en pleine nuit, chantant et sifflant dans la rue l’hymne fasciste Sole che sorgi... (Soleil, toi qui t’élève…)

Et le lendemain, le soleil se leva pâle et triste, caché derrière les nuages comme par peur d’apparaître, honteux à l’idée d’illuminer des terres depuis toujours rendues fertiles par ses chauds rayons pour les Gustin, leurs seuls, uniques et légitimes propriétaires.

La matinée était froide et humide, la terre encore mouillée de rosée dégageait une senteur de feuilles mortes, un brouillard pluvieux descendait des collines recouvrant la campagne d’un léger voile blanc.

Agostino, ignorant absolument tout ce qui s’était tramé derrière son dos la veille, sortit comme tous les matins dans la cour de la ferme. Il appela ses chiens qui accoururent à son sifflet et se dirigea vers les champs pour faire sa tournée habituelle. L’été tirait à sa fin, la saison avait été généreuse en soleil et en chaleur. Les raisins avaient mûri avant le temps et étaient gorgés de nectar, les vignes pliaient sous leur poids annonçant des vendanges précoces. Il fallait donc organiser le travail.

Perdu dans ses pensées Agostino se dirigeait vers les vignobles, mais dans la brume du matin, il n’arrivait pas à distinguer clairement les lieux et les choses qui lui étaient familières; il éprouvait une étrange sensation de nervosité qui lui serrait l’estomac. Il n’arrivait pas à comprendre pourquoi, mais une peur angoissante le tenaillait… Les chiens qu’il tenait en laisse commencèrent à aboyer frénétiquement et à tournoyer sur eux-mêmes, comme en proie à une folie subite : ils avaient pressenti le danger. Impossible de les mettre au pas.

Prenant son courage à deux mains, Agostino avançait, cherchant à pénétrer le brouillard qui se levait lentement et laissait passer quelques traits de lumière. Il aperçut de loin, éparpillés le long du remblai en talus, une série de piquets en bois noir qui n’étaient pas là la veille.

C’est étrange, murmura-t-il, de quoi s’agit-il? Mais qui peut bien avoir mis ça là ?

D’un pas décidé, il se dirigea vers les piquets pour en avoir le cœur net. Au fur et à mesure qu’il avançait, les piquets noirs prenaient une forme humaine, devenant finalement une longue chaîne de Chemises noires… elles surgissaient nombreuses tout au long du remblai, mais également de derrière les arbres, tel un essaim de mouches pestiférées qui envahissaient ses terres. Il s’arrêta, figé. Il fit taire ses chiens et attendit, immobile. Pendant combien de temps ? Il ne le sut jamais. Le temps n’avait plus aucune importance, il semblait s’être arrêté à jamais et lui, Agostino, était pétrifié.

Trois ombres noires s’avancèrent vers lui; trois dirigeants fascistes, suivis d’un groupe de Chemises noires. Semblables à un cortège funèbre, sans mot dire, ils lui remirent des papiers où étaient inscrits les noms des nouveaux propriétaires de ses terres. Puis, levant le bras droit en salut militaire à la manière fasciste, claquant fort les talons de leurs bottes, ils rebroussèrent chemin en piétinant avec violence cette terre qu’Agostino aimait tant. Chaque pas pesait lourd sur le cœur du grand-père qui le sentait battre toujours plus fort et toujours plus vite. Il revint à la maison, le dos courbé, lui qui s’était toujours tenu haut et droit comme un sapin, les yeux fixés sur ces maudits papiers froissés qu’il tenait entre les mains.

Il comprit alors qu’il n’y avait plus rien à faire. Impossible de se révolter, la vengeance de ces bêtes noires eut été encore plus féroce, mettant en péril sa famille entière. Il comprit qu’ils étaient complètement ruinés, il ne leur restait que la maison avec un petit potager et ses yeux pour pleurer... s’il en était encore capable.

Chancelant, il poussa la porte de sa maison; il n’y avait personne dans la cuisine. Il se laissa tomber sur une chaise, la tête entre les mains. Tout tournait autour de lui, les arbres, les champs, les vignobles, les grappes chargées de raisins, les mouches noires sur ses terres, ces insectes répugnants accrochées à ses fruits, une vie entière d’honnête labeur rendue vaine, détruite par une peste noire dévastatrice, puis finalement sa famille, sa maison, et surtout le regard innocent de ses chers petits-enfants…

Qu’adviendrait-il d’eux ?

Son cœur qui battait déjà trop vite s’arrêta d’un coup. Le vieil homme glissa de sa chaise et s’écroula lourdement sur le sol en terre cuite.

Chapitre 2

On fera ce qu’on doit faire

Pendant toute la nuit, il tomba une pluie torrentielle qui crépitait avec insistance sur les tuiles du toit. Un vent froid soufflait du haut des montagnes vers la vallée et hurlait lugubrement; on aurait dit qu’une meute de loups rôdait autour de la maison. Les deux chiens fidèles, couchés sur le seuil de la porte, gémissaient, comme pour pleurer la perte de leur maître.

La maison des Gustin était sombre et silencieuse. Richetta et Angelo n’avaient pas fermé l’œil de la nuit.

Ce matin fatidique, en rentrant à la maison, Angelo avait retrouvé son père effondré par terre dans la cuisine. Il avait immédiatement appelé Richetta qui était occupée à prendre soin de sa belle-mère paralysée, et ensemble ils avaient essayé de le réanimer, mais en vain…

Au retour de l’école, les enfants devant une telle nouvelle devinrent silencieux et ne firent aucun bruit. Ce jour-là, personne n’eut envie de manger. Le soir, toute la famille se coucha le cœur gros et la mort dans l’âme. Il n’y avait rien d’autre à faire, il fallait ménager ses forces pour le lendemain matin, lorsqu’il faudrait penser aux obsèques.

Don Pietro, le curé, avait été averti le soir même par Angelo. Il allait arriver le lendemain matin tôt pour bénir la maison et le défunt. Étant donné les circonstances, c’était vraiment nécessaire.

Tourmentée par la pluie qui tambourinait sur le toit, Richetta s’efforçait de comprendre comment un homme aussi fort et en bonne santé que son beau-père Agostino avait pu succomber ainsi, tellement subitement.

Angelo, de son côté, se tournait et retournait dans le lit, il n’avait pas révélé à sa femme ce qui était réellement arrivé la veille. Il l’avait découvert par hasard en soulevant le corps inanimé de son père qui serrait encore dans sa main les fameux papiers. Il eut du mal à s’en saisir parce que la main d’Agostino, crispée par la mort, s’ouvrait difficilement. Angelo avait alors glissé les documents dans sa poche et n’en avait parlé à personne. De toute façon, il avait tout le temps pour annoncer aux siens une autre mauvaise nouvelle ! Mais tout d’un coup, comme s’il parlait dans son sommeil, il laissa échapper une phrase entrecoupée de sanglots : « Et maintenant, qu’allons-nous faire ? ».

Richetta, qui ne pouvait saisir le vrai sens de cette exclamation douloureuse, caressa tendrement son mari et répondit doucement : « On fera ce qu’on doit faire… ».

Elle pensait naturellement à tous les préparatifs pour les obsèques. Elle devait prendre dans le coffre au grenier le drap noir pour habiller la porte d’entrée avant l’arrivée de don Pietro; il fallait préparer du vin et du café pour tous les gens qui allaient venir présenter leurs condoléances; mais avant tout, elle devait aider sa belle-mère à revêtir sa robe de deuil pour s’assurer qu’elle soit prête à temps. La pluie continuait à tomber abondamment et le vent était déchaîné. Chaque heure de la nuit semblait une éternité. Angelo dormait d’un sommeil très agité et Richetta le veillait en silence, toujours obsédée par son idée fixe de saisir réellement la raison de ce malheur si soudain.

Lorsque, trois jours plus tôt, le médecin était venu pour la visite habituelle de sa belle-mère, elle lui avait demandé d’examiner également son beau-père. Le docteur l’avait assurée que le cœur du vieux Gustin fonctionnait aussi bien que celui d’un jeune homme et qu’il n’y avait aucune raison de s’inquiéter : il pouvait continuer à travailler tranquillement sur ses terres car il allait sans doute vivre jusqu’à cent ans. Il est vrai que les médecins peuvent se tromper aussi, mais pas de façon aussi radicale et tragique et elle n’arrivait pas à se faire une raison.

Dès les premières lueurs de l’aube, elle se leva discrètement et, sans réveiller personne, elle commença les préparatifs. Elle monta au grenier et sortit du coffre le drap funéraire, le secoua pour l’aérer et enlever l’odeur de naphtaline et de moisi car il n’avait pas servi depuis longtemps. Ils avaient vécu une période tranquille, faite de petites joies et d’évènements heureux en famille : mariages, naissances, baptêmes, premières communions… et voilà qu’il fallait de nouveau sortir le drap noir.

Après avoir habillé sa belle-mère, Richetta descendit à la cuisine préparer le petit déjeuner pour ses enfants et son mari et rendre la maison un peu plus accueillante pour les amis et les membres de la famille qui n’allaient pas tarder à arriver. Il avait cessé de pleuvoir. Le ciel était clair; dans la cour, les premiers rayons d’un pâle soleil semblaient jouer gaiement avec les énormes flaques d’eau.

Richetta, sortie pour accrocher le drap funéraire à la porte de la maison qui devait rester ouverte, frissonna de froid et de fatigue. L’odeur intense de la terre humide la réconforta et le vent qui soufflait encore léger lui apporta un parfum de sous-bois et de cyclamens.

Les cloches de l’église du village sonnaient le glas pour annoncer aux gens que l’un d’eux les avait quittés à jamais. On entendait au loin un bruit confus qui montait des champs, des voix entremêlées de brefs éclats de rire et des bruissements de pas sur l’herbe mouillée. Un cortège de villageois montait d’un pas lent le sentier qui conduisait à la maison des Gustin. La nouvelle de la mort d’Agostino s’était vite répandue dans Cavaso et, en cette matinée automnale, amis, parents et voisins se dirigeaient vers la maison du défunt en bavardant et en commentant les faits.

Arrivés dans la cour de la ferme, les gens s’arrêtèrent en silence avant d’entrer, les yeux levés vers les fenêtres fermées.

Pas un bruit ne sortait de la maison qui, avec sa porte habillée de noir et ses sombres volets tirés, ressemblait à une pauvre vieille aveugle. Certains ironisaient. Il y en avait parmi eux qui étaient non seulement déjà au courant du deuil, mais qui en connaissaient la cause et en avaient peut-être même été les acteurs…

« Maintenant, ils drapent leur maison de noir – disaient-ils – Ils auraient mieux fait d’y accrocher plus tôt les drapeaux noirs fascistes; ainsi, le vieux Gustin serait encore en vie… »

Puis, soulevant lentement le drap, ils entraient un par un dans la cuisine. Sans mot dire, ils saluaient la veuve d’Agostino, la vieille Gustin, comme ils la surnommaient, et s’asseyaient autour de la table en chêne massif, sur laquelle le pauvre Agostino s’était effondré la veille. Ils continuaien à marmonner entre leurs dents d’autres méchancetés. Parfois, les bavardages cessaient, cédant la place à un lourd silence à peine interrompu par quelques quintes de toux. La matinée s’étirait lentement dans l’attente du curé.

Petit à petit, la maison s’était remplie de gens, il y en avait même dehors dans la cour et certains murmuraient avec pitié : « C’est maintenant que les malheurs vont vraiment commencer… ». Mais ils se taisaient aussitôt pour ne pas révéler ce qu’ils savaient.

Sur ces entrefaites, don Pietro arriva en compagnie du sacristain et, après s’être entendu avec Angelo pour les funérailles du lendemain, il monta dans la chambre où la dépouille du défunt, étendue sur le lit, avait été préparée avec amour. Il bénit le corps de quelques coups d’aspersoir, dit les prières à voix basse et, redescendu dans la cuisine, il s’approcha de la veuve en lui adressant à voix haute quelques mots de réconfort : « Ce n’est pas nécessaire de réciter le chapelet maintenant car lorsqu’on a vécu en honnête homme comme ton mari, qui a toujours été un bon chrétien, on n’a pas besoin de toutes ces prières, on s’en va droit au paradis. ». Puis, se tournant vers les gens présents, il ajouta : « Agostino vous laisse en héritage un nom respectable, un exemple d’intégrité et de droiture que beaucoup d’entre vous feraient bien de suivre. »

Ainsi, il bénit l’assemblée à la hâte, jetant ici et là, nerveusement, quelques gouttes d’eau bénite et s’en alla car il y avait parmi les gens présents plusieurs individus qui ne lui plaisaient guère, à commencer par le secrétaire municipal accompagnant le maire, venu au nom de son ancienne amitié avec le défunt.

À maintes reprises, le maire avait essayé de convaincre Agostino d’accepter les idées de Mussolini. Peine perdue. Son vieil ami avait préféré sacrifier leur amitié plutôt que de renoncer à ses idéaux de liberté. En entrant dans la cuisine, tout le monde s’était levé en signe de respect. Il s’était dirigé directement vers la veuve qu’il avait courtisée dans sa jeunesse. Sentant tous les yeux fixés sur lui, il éprouva une gêne alors qu’il essayait d’exprimer ses condoléances en adoptant une attitude émue et sincère. Il dit alors d’une voix rauque : « Je suis vraiment désolé pour la perte de votre cher époux, mais peut-être que rien de tout cela ne serait arrivé s’il n’avait pas été aussi têtu ! Pour le bien de nos proches, il faut parfois convenir que l’orgueil ne sert à rien et qu’il peut, au contraire, finir par ruiner une famille entière. ».

Son secrétaire, ajouta à voix basse : « Après tout, pourquoi s’obstiner à ne pas porter une chemise noire ? Peu importe la couleur : rouge, verte, blanche ou noire, c’est toujours une chemise qui sert à s’habiller. Et celles que nous fournit le parti sont d’ailleurs d’excellente qualité ! ».

« Tais-toi, tu dis des bêtises ! », répliqua le maire, irrité.

« Je ne fais que répéter ce que tu as dit tout à l’heure, insista le secrétaire avec arrogance – après tout, on peut changer de chemise quand on veut, du moment qu’on vit bien. »

Angelo écoutait, il savait déjà exactement de quoi on parlait. Pendant ce temps, Richetta offrait café et vin chaud; elle prêtait une oreille très attentive à ces phrases incompréhensibles, les enregistrait dans son esprit pour demander ensuite des explications à son mari.

Les femmes commencèrent à réciter le chapelet, même si don Pietro s’était retiré. Sur le seuil de la porte, Richetta saluait ceux qui s’en allaient, souhaitant en son for intérieur que tout le monde parte le plus tôt possible pour que cette comédie des condoléances puisse se terminer au plus vite. Même si les amis avaient apporté, comme le voulait la coutume, des cadeaux de toutes sortes et même s’ils étaient là pour soutenir et réconforter la famille, en fin de compte, chacun racontait ses propres misères et parlait sans retenue du malheur des Gustin.

« C’est vraiment une sale histoire ! – murmura une voisine à l’oreille de Richetta en la serrant dans ses bras – Maintenant tout va reposer sur tes épaules. Je ne crois pas que le vieux vous ait laissé grand-chose, mais tes mains sont habiles, c’est la plus belle dot que tu possèdes et personne ne pourra te l’enlever ! » Et elle partit après l’avoir embrassée. Une autre lui dit : « Ma pauvre ! Mes pauvres enfants, comment allez-vous passer l’hiver, maintenant ! ».

Richetta ne disait rien, elle hochait la tête en silence, mais une seule idée l’obsédait : comprendre ce qui s’était passé la veille. Elle attendait avec impatience que tout le monde soit parti pour pouvoir trouver la clé des phrases mystérieuses qu’elle avait entendues.

Enfin, il n’y eut plus personne. Richetta et Angelo restèrent seuls dans la cour. Ce fut à ce moment qu’Angelo tendit silencieusement à sa femme les papiers qui sanctionnaient leur ruine. Il aurait préféré attendre la fin des funérailles pour tout lui expliquer, mais il n’en pouvait plus de garder pour lui ce douloureux secret qui écrasait et torturait son cœur meurtri, comme s’il eut été foulé par les lourdes bottes des brigades noires.

Il cherchait de l’aide et du réconfort auprès de sa femme.

Le lendemain, aux obsèques, il y avait beaucoup moins de gens que la veille et le cortège qui accompagna le défunt au cimetière était encore plus réduit. Au fond, Richetta était contente car elle n’en pouvait plus des commérages et des commentaires, surtout maintenant qu’elle connaissait la vérité et savait qu’elle allait devoir la révéler à ses enfants et à sa belle-mère. Devant la fosse encore ouverte, Angelo et Richetta s’attardèrent un long moment en silence, tenant leurs enfants par la main comme pour former une chaîne d’amour, cherchant ainsi à se donner du courage et de l’espoir mutuellement.

En rentrant à la maison, Richetta marchait comme un automate. Elle avait l’impression de vivre dans un autre monde. Sa confiance et sa grande volonté, toujours présentes dans les moments difficiles, l’avaient abandonnée. Comment allait-elle dire la vérité aux enfants et à sa belle-mère ? Comment trouver les mots ? Elle ne s’en prenait pas au sort, elle ne s’emportait pas contre le destin. Pourtant, à la maison, elle restait prostrée en silence pendant des heures devant la fenêtre de sa chambre en regardant les figuiers qu’ils avaient plantés, comme le veut la tradition à la campagne lors de la naissance des enfants. Chacun avait le sien et chaque arbre avait le même âge qu’un enfant. Qui en prendrait soin maintenant ? C’étaient des arbres personnifiés, chacun avait son nom, ils faisaient partie intégrante de la famille… Qu’allaient-ils devenir à présent ? Son regard se perdait au loin, sur ces terres qui ne leur appartenaient plus.

Tout son passé lui revint à l’esprit, les souvenirs d’une vie dure depuis sa plus tendre enfance. À 11 ans seulement, elle avait perdu son père, emporté par la grippe espagnole. La misère qui s’ensuivit l’avait obligée à quitter l’école et commencer à travailler pour aider sa mère. Plus tard, lorsqu’elle rencontra Angelo, elle croyait avoir découvert le paradis, menant une vie laborieuse mais tranquille, élevant du mieux qu’elle pouvait ses six enfants et souhaitant pour eux un destin meilleur que le sien.

Ses enfants auraient dû étudier et prendre un jour la relève de leur grand-père et de leur père. Sa famille avait toujours été très respectable et leur domaine était l’un des plus connus de la région… Tout s’effondrait maintenant, tout était à recommencer. Le malheur avait frappé au cœur de leur famille et ils se retrouvaient une fois de plus dans la misère.

Le soir, la porte fermée et la famille assise autour de la table, après un souper silencieux, la grand-mère commença à réciter le chapelet en y ajoutant quelques prières pour le repos éternel de l’âme du grand-père.

Angelo serrait fort la main d’Enrichetta sous la table pour que personne ne les voie et elle, les yeux pleins de larmes, s’efforçait de ne pas pleurer.

Finalement, le cœur battant vite comme s’il allait exploser, Richetta se décida à briser le silence et dit d’une vois à peine audible : « Nous nous remettons maintenant entre les mains du Seigneur. C’est triste, mais nous sommes financièrement ruinés. La propriété ne nous appartient plus et il nous reste bien peu de terres pour pouvoir continuer à vivre. Nous n’avons plus que notre amour et notre bonne volonté pour affronter tous ensemble la tempête, sachant qu’après l’orage vient toujours le beau temps. Maintenant il va falloir faire encore plus attention aux sous et apprendre à vivre comme le font les fourmis. ». Puis elle se tut.

Elle regarda ses petits qui, les yeux écarquillés, essayaient de comprendre exactement le sens de ses mots. Seul Antonio, le plus âgé des garçons né après trois filles et confié à la protection de saint Antoine de Padoue dont il portait le nom, osa dire d’une voix tremblante : « Tu veux dire que tout d’un coup, nous sommes devenus pauvres ? ».

« Non, nous ne sommes pas pauvres – répliqua Angelo – tant que votre maman est parmi nous, nous ne sommes pas pauvres… Si seulement tous les enfants pouvaient avoir une maman comme la vôtre ! Et maintenant, avant de dormir, n’oubliez pas de demander à votre ange gardien et de nous protéger parce que nous ne savons malheureusement pas ce que nous réserve l’avenir. »

Ce soir-là, le coucher de soleil avait enflammé tout le ciel d’un rouge incandescent. Puis, soudainement, une lumière sombre, presque hostile, descendit sur les monts et la vallée. La luminosité était étrange; elle disparut d’un coup, laissant la place à un banc de brouillard épais. Enrichetta ressenti une douleur semblable à une chape de plomb comprimant son coeur et sa tête et qui lui faisait terriblement mal. Assise au bord du lit, elle se mit à pleurer sans pouvoir s’arrêter, versant toutes les larmes qu’elle retenait depuis trois jours déjà.

« Qu’allaient-ils faire maintenant ? »

« On fera ce qu’on doit faire » était sa devise, mais à ce moment-là, elle n’avait vraiment aucune idée de ce qu’ils pourraient bien faire.

Ce n’était pas l’ouvrage qui lui faisait peur. Même s’il fallait qu’elle travaille encore davantage, elle était infatigable : jamais elle ne se plaignait, jamais elle ne manifestait le moindre sentiment de jalousie envers ceux qui avaient connu une vie plus facile que la sienne. Lorsqu’enfant, elle revenait du lavoir avec son panier de linge à livrer aux familles riches du village, celles-ci l’accueillaient à la porte sans jamais l’inviter à entrer dans leurs belles maisons, on lui remettait les quelques sous qu’elle avait gagnés honnêtement et elle remerciait, un sourire radieux aux lèvres. Elle était heureuse d’être vivante et de pouvoir aider sa maman…

Les années s’étaient ainsi écoulées. Et même après son mariage, alors qu’elle avait connue une vie plus facile ,elle n’avait jamais changé sa façon d’être. Comme toujours, elle ne s’emportait pas, elle ne maudissait pas les fascistes qui les avaient jetés dans la misère, raflant tout ce qu’ils trouvaient et s’attaquant sans aucune pitié aux pauvres gens sans défense.

Les honnêtes gens se résignent à tout, ayant comme seul recours la prière et la foi en la Providence.

« Qu’allons-nous faire maintenant ? », demanda Angelo qui, entré dans la chambre sans faire de bruit, l’observait en silence depuis une dizaine de minutes. Richetta le regarda hébétée, le visage inondé de larmes. Elle ne savait que dire. Elle ne savait plus quoi faire pour réconforter les autres, incapable même de répéter sa phrase proverbiale « On fera ce qu’on doit faire », ne sachant pas elle-même ce qui était juste de faire pour sauver ce qu’il y avait encore à sauver et rendre moins pénible la vie de ses proches. La famille était nombreuse : neuf bouches à nourrir, des enfants encore jeunes et une grand-mère très malade. Elle se doutait qu’elle ne pourrait pas compter sur leur aide. Après tout, les enfants sont des enfants et ils ont droit de vivre leur enfance. Elle aurait voulu leur donner tout ce qu’elle-même n’avait jamais eu, mais la vie en avait décidé autrement…

Angelo s’assit auprès d’elle, le visage caché dans ses mains : « Tout ce que je sais faire, c’est m’occuper des terres, des vignobles et des bêtes. Au fond, je suis un paysan et si on m’enlève mes champs, c’est comme si je mourais. Qu’est-ce que je pourrais bien faire ? ».

« Eh, à l’armée, en Éthiopie, tu as appris à cuisiner », lui rappela Richetta d’un ton mi-sérieux mi-moqueur.

« Penses-tu ! Même si je sais cuisiner, comment veux-tu que je réussisse à subvenir aux besoins de toute la famille ? Et comment pourrons-nous assurer l’avenir des enfants si nous n’avons plus les moyens de les envoyer à l’école ? Ils ont voulu nous ruiner, voilà tout ! Ils ont voulu nous obliger à baisser la tête. »

Puis, brusquement, comme s’il avait senti une piqûre d’aiguillon dans le dos, il se mit debout et, regardant sa propriété par la fenêtre, il s’écria d’un ton décidé, presque désespéré : « Non ! Non ! Je vais leur montrer qui sont les Gustin ! Ces terres nous appartiennent depuis des siècles et nous les reprendrons. Il n’y a qu’une seule solution : les racheter, nous réapproprier ce qui nous appartient. Bien entendu, il faut de l’argent, car avec l’argent on obtient toujours tout… Eh bien, nous y arriverons. ».

Richetta le regardait, ahurie. Elle ne cherchait même pas à lui faire entendre raison. Où, quand et comment allaient-ils trouver l’argent ? Angelo ressemblait tellement à son père : il portait en lui l’orgueil des Gustin, la fierté d’une famille honorable et respectable qui avait atteint un niveau de vie relativement aisé grâce à son travail assidu et honnête.

« Nous allons tous travailler, oui, les enfants aussi : ils peuvent aller à l’école le matin et au retour, plutôt que d’aller jouer, ils aideront à la maison ou chez les voisins. Ils recevront en échange peut-être un poulet, un peu de légumes ou autre chose à manger et même quelques petits sous. L’an prochain, les deux aînées auront fini l’école primaire et elles pourront réellement contribuer en gagnant un peu d’argent que nous pourrons mettre de côté pour racheter nos propriétés… La grand-mère, elle, pourra coudre à la main, faire des retouches aux robes, repriser et broder les trousseaux des jeunes fiancées, moyennant bien entendu un paiement… Quant à moi, je retournerai à l’armée, je serai bien rémunéré et je ne dépenserai rien… Et toi, Richetta, tu n’auras pas à t’inquiéter parce que je n’irai pas à la guerre : je suis père d’une famille nombreuse et si on n’a pas assez de six enfants, eh bien, on en fera d’autres ! »

« Mais tu es devenu fou ! C’est de la folie ! On ne sait pas comment s’en sortir avec six et tu parles d’en mettre d’autres au monde ? »

« Mais tu ne comprends donc pas ? Ils veulent que nous soyons fascistes. Eh bien, profitons au moins des avantages du système ! Mussolini offre d’habiller et de nourrir le septième, le huitième enfant et tous ceux qui suivront après le sixième. Que l’on soit neuf ou dix, ça ne change pas grand-chose à notre situation. Six, par contre, ce n’est pas assez pour éviter le risque d’être envoyé au front, parce que, c’est triste à dire, mais il y aura bientôt une autre guerre ! »

Richetta le regardait, abasourdie. Elle n’essaya même pas de le dissuader. Les décisions avaient déjà été prises et Angelo lui avait dit clairement ce qu’il fallait faire et ce qui allait être fait. Pour la première fois, ce n’était pas elle qui était à la barre du bateau et il était en train de couler; avant qu’il ne sombre, il fallait le redresser et le remettre sur la bonne voie. Comme toujours, elle allait suivre les ordres de celui qui tenait le gouvernail. Tous allaient participer à cette expédition, ensemble, en cordée, du plus grand au plus petit, ils allaient remonter la pente, comme de braves montagnards. C’est ce qu’aurait voulu le grand-père, en bon chasseur alpin qu’il était.

Au fond, les idées de son mari n’étaient pas tellement farfelues… Avoir un autre bébé. Après tout, elle aimait les enfants, surtout pendant les premiers mois, lorsqu’elle les prenait dans ses bras pour les allaiter et les bercer tendrement comme une madone. Sans compter qu’elle avait beaucoup de lait, ainsi elle pourrait allaiter en même temps le nouveau-né d’une famille riche et gagner un peu d’argent comme nourrice. Des pensées plein la tête, elle s’allongea épuisée sur les draps en lin parfumés à la lavande. Angelo s’étendit à côté d’elle et ils restèrent ainsi toute la nuit enlacés, serrés l’un contre l’autre, cherchant non seulement un peu d’amour et de réconfort, mais aussi la force et le courage pour continuer.